Il était quatorze heures à Sainte-Victoire et le soleil ne se contentait pas de briller : il écrasait tout sur son passage avec l'enthousiasme d'un catcheur poids lourd. L'air tremblait au-dessus de l'asphalte défoncé de la Départementale 4, chargé d'odeurs de sel, de frangipanier et, dans le cas présent, de chèvre mouillée.
Le lieutenant Chloé Valère repoussa une mèche de cheveux bouclés qui collait désespérément à son front et soupira. Elle était appuyée contre le capot brûlant de sa Jeep de fonction, ses lunettes de soleil d'aviateur vissées sur le nez, observant la scène de crime la plus intense de la semaine.
— Je te dis qu'elle a mangé mes hibiscus ! hurla Madame Lise, une matriarche locale vêtue d'une robe à fleurs si vive qu'elle aurait pu servir de signalisation maritime. C'étaient des hibiscus de compétition, Albert ! De compétition !
En face d'elle, Tonton Albert, un pêcheur à la retraite qui portait un bob « Rhum La Favorite » vissé sur le crâne, haussa les épaules avec une mauvaise foi spectaculaire. À ses côtés, une chèvre blanche, attachée à une corde en nylon, mâchouillait paisiblement ce qui ressemblait à une pétale rouge vif.
— Beyoncé est innocente, rétorqua Albert. Elle est végane, c'est tout. Elle apprécie la nature.
Chloé décida d'intervenir avant que Madame Lise ne sorte sa fameuse savate.
— D'accord, on se calme, lança-t-elle en s'interposant entre les deux belligérants. Albert, ta chèvre a encore du pollen sur le museau, ne prends pas la police pour des imbéciles. Madame Lise, je sais que vous préparez votre Colombo de poulet ce soir pour la fête de la paroisse.
Les yeux de Madame Lise s'allumèrent d'une fierté soudaine.
— Le meilleur de l'île, ma chérie.
— Exactement, confirma Chloé. Alors voici le jugement du tribunal de la route : Albert, tu vas aider Madame Lise à transporter ses marmites jusqu'à la salle des fêtes avec ta camionnette. En échange, Madame Lise oublie l'affaire des hibiscus pour cette fois. Et Beyoncé reste attachée loin des jardins. Affaire classée ?
Les deux anciens se toisèrent pendant une seconde qui parut durer une éternité, puis Albert grommela un accord. Chloé leur adressa un sourire éclatant, remonta dans sa Jeep et fit vrombir le moteur qui toussota avant de démarrer.
C'était ça, son métier. Pas de courses-poursuites sur les toits, pas de fusillades. Juste de la diplomatie de voisinage, des touristes qui perdaient leurs clés de voiture dans le sable, et parfois, un vol de régime de bananes. Et ça lui allait très bien.
Elle enclencha la radio qui cracha un vieux zouk grésillant et prit la direction du commissariat. La route longeait la côte, offrant un panorama de carte postale : eau turquoise, cocotiers penchés nonchalamment vers la mer, sable blanc. Sainte-Victoire était un petit bijou des Caraïbes, un caillou oublié par le temps où tout le monde connaissait tout le monde.
Chloé gara la Jeep devant le petit bâtiment de plain-pied peint en jaune ocre qui servait de quartier général à la Police Nationale. L'enseigne « COMMISSARIAT » avait perdu son « T » lors du dernier cyclone, deux ans plus tôt, et personne n'avait jugé utile de le remplacer.
En entrant, elle fut accueillie non pas par la fraîcheur de la climatisation, mais par un brassage d'air chaud. Le vieux ventilateur au plafond tournait avec la lenteur d'un paresseux neurasthénique.
— Raymonde, ne me dis pas que la clim est encore en panne ? gémit Chloé en jetant ses clés sur son bureau encombré de dossiers.
Raymonde Zétwal, la véritable patronne des lieux (bien que son titre officiel soit « Adjointe Administrative »), leva les yeux de son magazine people. Avec ses faux ongles fuchsia de trois centimètres et son turban assorti, Raymonde était une institution.
— Le réparateur a dit qu'il fallait commander une pièce en métropole. Délai estimé : trois semaines. Ou quatre, s'il y a grève des dockers.
— Super. Je vais fondre. Littéralement.
Chloé s'effondra sur sa chaise, attrapa une bouteille d'eau tiède et but une gorgée.
— Le Vieux est là ? demanda-t-elle en désignant le bureau du Commissaire Duval.
— Oui. Et il t'attend. Il a l'air nerveux, ajouta Raymonde en baissant la voix, ce qui, chez elle, signifiait que toute l'île allait être au courant dans l'heure. Il paraît que le nouveau Capitaine arrive par le ferry de 16 heures.
Chloé grimaça. Le nouveau Capitaine. La nouvelle qu'elle redoutait depuis un mois. Depuis le départ de l'ancien capitaine (parti élever des chèvres dans le Larzac après un burn-out), l'ambiance était détendue. Duval laissait Chloé gérer le terrain à sa guise. Mais Paris avait décidé d'envoyer du sang neuf.
— On sait qui c'est ? demanda Chloé sans grand enthousiasme.
— Un certain Gabriel Lemercier.
Raymonde tapota un dossier posé sur son bureau avec un sourire en coin.
— J'ai googlé son nom. Enfin, j'ai demandé à mon neveu de le faire. Il vient de la Brigade Financière de Paris. Un gros cerveau. Spécialiste de la fraude fiscale, blanchiment, cybercriminalité…
— Génial, ironisa Chloé. Il va nous faire des tableaux Excel pour compter les noix de coco volées. C'est exactement ce qu'il nous fallait.
— Attends, le meilleur est à venir. Il a fini major de sa promo à l'école de police. Les rumeurs disent qu'il est maniaque, rigide, et qu'il ne supporte pas l'improvisation.
Chloé sentit une vague de fatigue l'envahir. Elle détestait ce genre de flic. Les théoriciens. Les procéduriers. Ceux qui pensaient que la réalité du terrain tenait dans un manuel de droit pénal. Ça lui rappelait trop ses années de fac à Paris, ces étudiants coincés qui la regardaient de haut parce qu'elle préférait l'action à la dissertation.
Elle se souvint brièvement de ce garçon dans sa promo, il y a dix ans… Comment s'appelait-il déjà ? Marchand ? Non, Lemercier… Tiens, comme le nouveau. Le type aux lunettes épaisses qui levait tout le temps la main pour poser des questions interminables juste avant la pause déjeuner. Le genre de gars qui avait probablement une collection de classeurs étiquetés par couleur.
Elle chassa cette pensée. Ce nouveau capitaine allait être un enfer, elle le sentait. Il allait vouloir tout changer, imposer des horaires, des rapports écrits en triple exemplaire, et probablement interdire les pauses sorbet-coco.
— Il ne va pas tenir deux semaines, décréta Chloé en se levant pour aller voir Duval. Le climat va le tuer. Ou les moustiques. Ou moi.
Raymonde éclata de rire.
— Fais attention, Chloé. Il paraît qu'ils envoient les meilleurs éléments ici pour les endurcir. Ou pour les punir.
— J'espère qu'il a prévu des chemises de rechange, marmonna Chloé en ouvrant la porte du bureau du Commissaire. Parce qu'ici, on transpire autant qu'on travaille.
Elle ne savait pas encore à quel point elle avait raison. Ni que le « métropolitain » qui s'apprêtait à débarquer allait faire monter la température bien plus haut que le soleil de Sainte-Victoire.
