Léa
Il y a une règle scientifique immuable à Sainte-Victoire, une loi de la nature que l'on n'enseigne pas dans les manuels scolaires mais qui régit chaque seconde de notre existence sous les tropiques : la chaleur est proportionnelle à l'absurdité de la situation. Et en ce milieu d'après-midi, alors que le thermomètre affichait un insolent trente-six degrés à l'ombre et que l'air ambiant avait la texture d'une soupe de palourdes épaisse, ma vie était officiellement en train de basculer dans le grand n'importe quoi.
Bienvenue à La Case à Papi.
Mon restaurant. Enfin, techniquement, c'était le vieux « lolo » de plage de mon grand-père, une petite cabane en bois de palette peinte en bleu turquoise et jaune mangue, nichée à l'orée du sable blanc, juste là où les vagues de la mer des Caraïbes viennent mourir en clapotant doucement. Sur le papier, c'était une carte postale idyllique, le genre d'endroit qui fait baver les cadres parisiens en burn-out derrière leur écran d'ordinateur. Dans la réalité, à cet instant précis, c'était surtout l'antichambre de l'enfer.
— Léa ! Ma fille, y a une table de huit touristes canadiens qui réclament des accras de morue depuis vingt minutes ! Et ils commencent à rougeauder sévère sous le soleil, on dirait des langoustes en fin de cuisson !
La voix de Tonton Albert traversa le passe-plat dans un grondement de tonnerre. Albert n'était pas vraiment mon oncle — ici, tout homme de plus de cinquante ans avec un chapeau de paille et une inclination pour le rhum vieux héritait du titre de tonton —, mais il assurait le service en salle avec un enthousiasme inversement proportionnel à son sens de l'organisation.
— J'y travaille, Albert ! J'ai que deux mains et une seule friteuse ! ai-je hurlé en retour, tout en épongeant mon front du revers de mon bras.
L'atmosphère dans ma cuisine de trois mètres carrés frôlait le point d'ébullition. Mes cheveux bouclés, habituellement indisciplinés, s'étaient transformés en une masse indomptable de ressorts humides, retenus par un vieux chouchou qui menaçait de lâcher à tout moment. Mon tablier blanc arborait une collection impressionnante de taches de sauce chien et de roussi, une sorte de cartographie culinaire de mes échecs de la journée.
Pour comprendre mon état d'esprit, il faut savoir que je cuisine à l'instinct. Pour moi, une recette n'est pas une suite de chiffres rigides et de pesées au gramme près ; c'est une conversation avec les éléments. Un peu de piment végétarien par-ci, une poignée de cive coupée grossièrement par-là, trois pincées de sel marin selon l'humeur des vagues, et un filet de citron vert pour réveiller le tout. Les minuteurs me stressent. Les balances de cuisine me donnent de l'urticaire. Mon grand-père disait toujours que si on a besoin d'un morceau de métal pour savoir si un plat est bon, c'est qu'on a perdu son âme en route.
Le problème, c'est que mon âme était actuellement confrontée à un coup de feu monumental, et que mon instinct commençait à saturer.
Sur le plan de travail, la pâte à accras attendait, parfaitement gonflée, exhalant ses effluves de piment, d'ail et d'oignon-pays. C'était ma fierté, cette pâte. Légère, aérée, le secret résidait dans l'incorporation d'une touche d'eau pétillante glacée au dernier moment. Je me saisis de deux petites cuillères, prête à prélever les portions pour les plonger dans l'huile bouillante.
C'est le moment exact que choisit ma friteuse pour pousser son dernier soupir.
Ce ne fut pas une mort discrète. Oh non. Les appareils électroménagers de La Case à Papi avaient le sens du mélodrame. Il y eut d'abord un claquement sec, semblable à un coup de feu, suivi d'un sifflement strident qui rappelait le cri d'agonie d'une buse blessée. Puis, un nuage de fumée noire et opaque, à l'odeur suspecte de plastique brûlé et de graisse rance, jaillit des entrailles de la machine, m'explosant directement au visage.
— Pouah ! Kréyé doué ! ai-je toussé, en reculant précipitamment, les yeux larmoyants et la gorge en feu.
Je battais l'air de mes mains pour chasser le brouillard toxique. Quand la fumée se dissipa enfin, le constat était sans appel : le voyant lumineux de la friteuse était éteint. Définitivement. L'huile, qui aurait dû frémir joyeusement en attendant mes petits dômes de pâte, était aussi immobile et sombre qu'un étang de mangrove par une nuit sans lune.
— Léa ? Qu'est-ce qui se passe là-dedans ? On tourne un film d'action ou quoi ?
La tête d'Albert apparut dans l'ouverture du passe-plat. Ses yeux s'écarquillèrent en découvrant le désastre. Derrière lui, sur la terrasse, j'entendais le bourdonnement impatient des clients, le cliquetis des fourchettes vides contre les assiettes et les plaintes des Canadiens qui commençaient à réaliser que le paradis tropical incluait parfois des temps d'attente d'aéroport.
— La friteuse est morte, Albert. Kapout. Décédée. Elle est partie rejoindre le grand paradis de l'électroménager obsolète.
— Ah. C'est embêtant, ça, philosopha-t-il en grattant sa tempe grisonnante. Pas d'accras pour les Canadiens ?
— Pas d'accras pour personne. À moins que tu veuilles que je leur serve la pâte crue à la petite cuillère en leur racontant que c'est un tartare de morue revisité, conceptuel et avant-gardiste ?
Albert fit la grimace.
— Je pense qu'ils ont payé assez cher leur billet d'avion pour vouloir du cuit, ma fille. En plus, y a Beyoncé qui rôde sur la plage. Si elle sent la fumée, elle va débarquer sur la terrasse et tu sais comment elle devient quand elle est contrariée.
Beyoncé n'était pas l'icône de la pop, mais la chèvre angora de Tonton Albert. Une créature diabolique, dotée d'une ruse d'agent secret et d'un appétit destructeur qui incluait les tongs des touristes, les serviettes en papier et, à une occasion mémorable, le rétroviseur de la Jeep du lieutenant Chloé Valère. Notre flic locale s'en souvenait encore, et la diplomatie entre le commissariat et notre lolo tenait à un fil.
— Attache cette maudite chèvre à un cocotier et dis aux clients qu'on a une panne technique. Propose-leur des brochettes de lambis ou du poisson grillé, la plancha fonctionne encore, par la grâce de Dieu.
Albert hocha la tête, peu convaincu, et disparut pour aller affronter la foule en colère. Je me laissai glisser contre le comptoir en inox, ignorant la chaleur du métal, et enfouis mon visage dans mes mains.
Respire, Léa. Respire.
J'avais racheté ce lolo il y a six mois, juste après l'énorme scandale qui avait secoué l'île et provoqué la chute d'Erwan Delacour, le promoteur immobilier véreux qui avait tenté de spolier ma famille de nos terres ancestrales. Grâce à l'aide de Chloé et de son compagnon Gabriel, le flic métropolitain psycho-rigide mais efficace, la justice avait triomphé. J'avais récupéré un petit dédommagement financier, juste assez pour racheter la cabane de mon grand-père, qui s'étiolait sous la gestion d'un locataire peu scrupuleux.
Je voulais en faire un temple de la cuisine authentique, un lieu où les traditions de Sainte-Victoire brilleraient de mille feux. C'était mon rêve. Mon bébé.
Le seul problème, c'est que le rêve s'était transformé en un gouffre financier sans fond. Le locataire précédent avait masqué une quantité astronomique de vices cachés : la plomberie était retenue par du ruban adhésif et des prières, l'électricité datait de l'époque coloniale, et la structure en bois souffrait d'une crise existentielle face aux termites. Chaque euro que je gagnais passait immédiatement dans l'achat d'une nouvelle pièce de rechange ou dans le remboursement des dettes que je découvrais au compte-gouttes. J'étais sur la corde raide, sans filet de sécurité, et la mort de ma friteuse — un modèle industriel qui coûtait la peau des fesses — était la goutte d'eau qui menaçait de faire déborder mon lagon personnel.



