Zoé
Il existe deux types de silence dans ce monde.
Il y a le silence apaisant, cotonneux, celui d'un spa de luxe juste avant qu'on ne vous pose des rondelles de concombre sur les yeux. Et puis il y a l'autre. Le silence lourd, électrique, celui qui précède le bruit sec d'une guillotine ou d'une explosion nucléaire.
En ce mardi matin grisâtre, au vingt-quatrième étage de la tour Stirling Cosmetics, nous étions très clairement sur la deuxième option.
Je restai figée, l'index encore en suspension au-dessus de ma souris, fixant mon écran 27 pouces haute définition. La petite barre de chargement bleue, joyeuse et totalement inconsciente du drame qui se jouait, atteignit les 100 %.
Un petit swoosh sonore, censé imiter le bruit d'un avion en papier qui s'envole, confirma l'irréparable.
Message envoyé.
À ma gauche, Samia laissa échapper son stylo. Il roula sur son bureau avec un bruit de plastique qui me sembla aussi fort qu'un coup de cymbales. Je sentis son regard peser sur ma tempe, lourd de terreur.
— Zoé, murmura-t-elle d'une voix qui semblait avoir perdu toute trace d'oxygène. Dis-moi que je rêve. Dis-moi que c'est une hallucination collective due aux vapeurs de dissolvant du labo R&D.
Je déglutis. Ma gorge était aussi sèche qu'une lingette démaquillante oubliée hors du paquet depuis trois semaines.
— Je… je voulais cliquer sur « Répondre ». Juste « Répondre ».
Samia tourna lentement sa chaise ergonomique vers moi. Ses yeux bruns, d'habitude pétillants de malice, étaient écarquillés.
— Tu as cliqué sur « Répondre à tous ».
— Le bouton est juste à côté ! couinai-je pour ma défense, même si je savais que c'était inutile. C'est une erreur d'interface utilisateur ! C'est du mauvais design ! On devrait faire un procès à Outlook !
Je fermai les yeux, priant très fort pour que le sol en béton ciré s'ouvre et m'avale, ou qu'une météorite s'écrase spécifiquement sur le serveur de l'entreprise.
Rien ne se passa. Pas de météorite. Juste l'odeur persistante de pivoine et de musc blanc qui flottait en permanence dans les bureaux de Stirling Cosmetics.
Je rouvris un œil, espérant un miracle.
Le message était toujours là, dans ma boîte d'envoi, narguant mon existence, ma carrière, et mon futur plan épargne retraite.
De : Zoé Miller [Junior Graphic Designer – Packaging] À : STIRLING_ALL_STAFF (Global) Objet : RE : NOTE DE SERVICE / Réduction des coûts pigments
« Franchement, Sam, si Stirling serre encore plus la vis sur le budget créa, on va finir par devoir colorier les étiquettes aux crayons Crayola. Regarde sa tête sur la photo corporate en PJ. Ce type n'est pas humain. On dirait un vampire qui vient de réaliser qu'il a oublié d'acheter notre nouvelle crème solaire indice 50. Il a le charisme d'un fichier Excel corrompu et la chaleur humaine d'un congélateur industriel. Je parie qu'il transpire de l'eau micellaire. Ce type n'a pas besoin d'un budget, il a besoin d'un exorcisme. »
Pièce jointe : Arthur_Stirling_Nosferatu_Meme.gif
J'avais passé quinze minutes sur ce montage Photoshop. J'en avais été fière. J'avais ajouté des crocs subtils à notre Directeur Financier et une bulle de texte disant : « Vos marges sont mon carburant ».
Maintenant, je voulais juste mourir.
Un premier bip fendit l'air. C'était le téléphone de Marc, le comptable assis deux rangées plus loin.
Puis un ding. Celui de Jessica, la responsable marketing.
Puis, comme une vague déferlante, une symphonie cacophonique de notifications explosa dans l'open space. Ping. Ding. Bip. Vrrr.
Cinq cents téléphones, tablettes et ordinateurs portables recevaient simultanément ma lettre de suicide professionnel.
Je vis des têtes se lever au-dessus des cloisons des box, comme des suricates en alerte. Des regards choqués se croisèrent. Quelques rires étouffés fusèrent du côté des stagiaires. J'entendis même quelqu'un chuchoter : « Oh mon Dieu, elle a osé le coup de l'eau micellaire. »
— C'est fini, dit Samia en commençant à ranger ses affaires dans son sac à main avec une hâte suspecte. C'était un honneur de travailler avec toi, Zoé. Si la sécurité demande, je ne te connais pas. Je ne t'ai jamais vue. Je suis nouvelle ici.
— Tu travailles ici depuis quatre ans, Sam !
— Détails, siffla-t-elle.
Je n'eus pas le temps de répliquer.
Au fond de l'étage, là où la moquette devenait plus épaisse et l'éclairage plus flatteur, la double porte en verre dépoli du bureau directorial s'ouvrit.
Le silence retomba. Instantanément. Même la machine à café sembla retenir son souffle.
Arthur Stirling apparut.
Il était… agaçant de perfection. Comme toujours.
Alors que le reste d'entre nous, simples mortels, commencions à montrer des signes de fatigue à 11h du matin — fond de teint qui migre, chemise froissée — Arthur Stirling semblait sortir d'une boîte neuve. Son costume gris anthracite trois-pièces était taillé si près du corps qu'il devait avoir été cousu sur lui à même la peau. Sa chemise était d'un blanc clinique, éclatant, le genre de blanc qui n'a jamais rencontré une goutte de sauce tomate. Ses cheveux noirs étaient peignés en arrière avec une précision mathématique, pas une mèche rebelle n'osant défier son autorité.
Il tenait sa tablette à la main comme on tient une arme chargée.
Il ne regarda personne. Il n'avait pas besoin de le faire. Il était le CFO, le « Gardien du Coffre », l'homme qui avait refusé d'augmenter le budget café parce que, je cite, « la caféine n'est pas une dépense d'investissement déductible ».
Il s'avança jusqu'à la rambarde en verre qui surplombait l'open space créatif. Son regard bleu acier, froid comme l'azote liquide, scanna la salle. Il ne cherchait pas. Il savait. Il avait l'instinct d'un prédateur qui sent l'odeur de la peur (et dans mon cas, l'odeur de ma transpiration nerveuse).
Ses yeux s'arrêtèrent sur moi.
Je tentai de me faire toute petite derrière mon écran. Malheureusement, avec mes cheveux bouclés teints en Pink Sorbet (référence catalogue #452) et mon pull jaune poussin tricoté main, j'étais aussi discrète qu'un tube de néon dans une crypte.
Arthur Stirling plissa légèrement les yeux. C'était à peine perceptible, un micromouvement de paupière, mais pour lui, c'était l'équivalent d'une crise de rage hystérique. Il lut quelque chose sur sa tablette, puis releva les yeux vers moi.
Il ne cria pas. Il leva simplement un doigt. Un index long, soigné, impérieux. Et il le pointa vers la porte de son bureau.
— Miller.
Sa voix n'était pas forte, mais elle porta jusqu'au fond de la salle, grave et tranchante.
— Dans mon bureau. Immédiatement.
Il fit volte-face, ses talons claquant sur le parquet avec un rythme militaire, et disparut dans son antre.
Samia fit le signe de croix sur sa poitrine, puis un geste de prière bouddhiste, juste pour couvrir toutes les bases spirituelles.
— Je garderai tes plantes, chuchota-t-elle.
— Merci, soufflai-je.
Je me levai. Mes jambes avaient la consistance d'une gelée anglaise périmée. Je lissai ma jupe à motifs géométriques, attrapai mon carnet de croquis comme un bouclier dérisoire, et entamai la marche de la honte.
Chaque pas vers le bureau du fond semblait durer une éternité. Je sentais les regards de mes collègues. De la pitié chez les créatifs. De l'amusement chez les commerciaux. De la terreur pure chez les assistants.
J'arrivai devant la porte givrée. Une plaque en métal brossé indiquait : Arthur Stirling – Chief Financial Officer. Pas de titre ronflant, pas de décoration. Juste les faits.
Je pris une grande inspiration, vérifiai discrètement dans le reflet du verre que je n'avais pas de miettes de croissant sur la joue, et toquai.
— Entrez.
Je poussai la porte.
L'air à l'intérieur était climatisé à une température polaire. Dix-huit degrés, maximum. C'était un choc thermique après la chaleur humaine de l'open space.
Le bureau était immense et terrifiant de vide. Pas de photos de famille. Pas de plantes. Pas de désordre. Juste un vaste bureau en bois noir, un ordinateur portable ultra-fin, et Arthur, debout face à la baie vitrée qui offrait une vue imprenable sur Manhattan.
Il me tournait le dos. Évidemment. C'était la technique d'intimidation numéro 4 du manuel Comment être un patron exécrable.
— Fermez la porte, dit-il sans se retourner.
J'obéis. Le bruit du loquet qui s'enclenchait résonna comme celui d'une cellule de prison.
Arthur se retourna lentement. Il posa sa tablette sur le bureau avec une délicatesse qui me fit frissonner. Il croisa les bras sur sa poitrine large (et malheureusement bien musclée sous ce gilet de costume).
— Mademoiselle Miller, commença-t-il d'une voix calme, trop calme.
Il fit le tour de son bureau et s'appuya contre le rebord, croisant les chevilles. Il me détailla de la tête aux pieds, s'attardant une seconde de trop sur mes bottines à paillettes, comme si elles l'offensaient personnellement.
— J'ai une question d'ordre technique, dit-il.
Je clignai des yeux, surprise. Je m'attendais à un licenciement immédiat, pas à une FAQ.
— Euh… oui ? Monsieur ?
— « Transpirer de l'eau micellaire ».
Il prononça ces mots avec un sérieux papal.
— Est-ce censé être une insulte scientifique ou purement poétique ? Parce que d'un point de vue physiologique, c'est fascinant.
Je sentis mes joues s'enflammer. Je devais être de la couleur exacte de mes cheveux.
— C'était… une métaphore, Monsieur. Une hyperbole. C'était censé rester privé.
— « Privé », répéta-t-il. Comme dans « Envoyé aux bureaux de Londres et de Tokyo » ? J'ai reçu un appel du directeur financier Japon il y a trois minutes. Il demandait si « l'exorcisme » était une nouvelle stratégie de restructuration budgétaire.
Un petit rire nerveux, totalement incontrôlable, s'échappa de ma gorge. Je plaquai immédiatement ma main sur ma bouche.
— Je suis désolée. Je suis tellement désolée. C'était une erreur de manipulation. Je…
Je fis un pas en avant pour plaider ma cause, mais mon pied droit se prit dans le tapis persan (la seule touche de couleur de la pièce, ironiquement). Je trébuchai, mes bras moulinant l'air pour tenter de rattraper un équilibre inexistant.
Mon carnet de croquis vola à travers la pièce.
Mon sac à main, que je n'avais pas fermé dans ma panique, se renversa.
Le contenu se déversa sur le sol immaculé du bureau du CFO.
Ce ne fut pas une chute digne. Ce fut une avalanche. Trois stylos, un paquet de tampons, un vieux ticket de métro, et, comble de l'horreur, deux barres chocolatées entamées et un tube de crème hydratante Stirling Glow dont le bouchon était mal vissé.
Le tube atterrit pile sur la chaussure en cuir italien d'Arthur. Une noisette de crème blanche, onctueuse et riche en acide hyaluronique, s'étala sur le cuir noir brillant.
Le temps s'arrêta.
Je regardai la chaussure.
Je regardai Arthur.
Il regarda sa chaussure.
Puis il releva les yeux vers moi. Une veine palpitait dangereusement sur sa tempe.
— Vous venez de souiller mes Richelieus avec notre propre produit, dit-il d'une voix blanche.
— C'est… c'est bon pour le cuir ? tentai-je faiblement. Ça hydrate ?
Arthur ferma les yeux un instant, inspirant profondément par le nez, comme s'il cherchait la force intérieure de ne pas me jeter par la fenêtre.
Quand il rouvrit les yeux, il n'y avait plus seulement de la colère. Il y avait de l'épuisement.
C'est à ce moment précis que la porte du bureau s'ouvrit à la volée, brisant notre huis clos catastrophique.
— Arthur ! Il faut qu'on parle. C'est une catastrophe. Les rumeurs sont partout !
Un homme entra, beau comme un dieu grec mais avec le sourire d'un requin qui vient de sentir du sang. Julian Vance, le Vice-Président des Ventes. Le rival.
Julian s'arrêta net en voyant le tableau : moi à quatre pattes en train de ramasser mes tampons, et Arthur contemplant sa chaussure hydratée.
Un sourire carnassier étira les lèvres de Julian.
— Oh, je dérange ? Arthur, tu ne m'avais pas dit que tu faisais passer des entretiens… particuliers.
Arthur se raidit. Je vis ses épaules se tendre sous le tissu de son costume. Il détestait Julian. Tout le monde le savait.
Arthur me regarda, puis regarda Julian. Je vis les rouages tourner dans son cerveau analytique à la vitesse de la lumière. Il était coincé. Il avait besoin d'une distraction, ou d'une excuse, ou de n'importe quoi pour ne pas perdre la face devant son ennemi juré.
Son regard revint sur moi. Il y eut une lueur étrange dans ses yeux glacés. Une lueur de calcul désespéré.
Il s'avança vers moi, me tendit la main pour m'aider à me relever. Sa paume était grande, chaude et sèche.
Il me tira vers lui avec une force surprenante, me plaquant presque contre son torse dur.
— Tu ne déranges pas, Julian, dit Arthur d'une voix que je ne lui connaissais pas. Une voix… presque humaine.
Il passa un bras autour de ma taille. Je me figeai, en état de choc total. Je sentais son parfum — cèdre et papier neuf — envahir mes sens.
— En fait, continua Arthur en fixant Julian droit dans les yeux, Zoé et moi étions en train de discuter de notre avenir.
— Votre avenir ? ricana Julian. Tu veux dire, son licenciement ?
Arthur serra ma taille un peu plus fort. Ses doigts s'enfoncèrent dans la laine de mon pull jaune poussin.
— Non, répondit Arthur sans ciller. Je parle de nos fiançailles.


