Lucas
Il existe des règles immuables qui régissent l'univers. La Terre tourne autour du Soleil. Les bilans comptables de fin d'année sont toujours truqués. Et mon café du matin doit être d'une perfection absolue, sous peine de déclencher chez moi une humeur qui ferait passer Dark Vador pour un animateur de centre aéré.
Il était 6h50. New York s'éveillait sous un ciel gris béton, balayée par le vent glacial de janvier. L'air était saturé de gaz d'échappement et de l'angoisse collective de millions de citadins qui réalisaient que leurs bonnes résolutions du Nouvel An avaient déjà expiré. J'adorais cette ville, principalement parce que j'allais la quitter dans vingt-huit jours pour rejoindre les bureaux londoniens de mon cabinet, Darrow & Hastings.
Encore un dernier mandat de liquidation judiciaire, et je pourrais dire adieu à cette métropole bruyante pour le flegme britannique.
Mais avant de vider les quarante étages de la tour Velvet Corp – l'ancien empire cosmétique fraîchement tombé en disgrâce suite aux malversations de son PDG, Julian Vance – j'avais besoin de carburant.
Je poussai la porte du Daily Grind. C'était un coffee shop indépendant à deux rues de la tour Velvet, réputé pour son café équitable et ses baristas qui vous jugeaient silencieusement si votre bonnet en laine n'était pas tricoté à la main en fil d'alpaga équitable pour affronter le blizzard.
Je m'avançai vers le comptoir. Je portais un costume sur mesure gris anthracite en laine froide, coupé par un tailleur de Savile Row, une chemise blanche immaculée et une cravate en soie noire. Dans ce repaire de hipsters et d'artistes fauchés, je détonnais autant qu'un requin blanc dans un aquarium pour poissons rouges.
Le barista, un type avec une barbe de bûcheron et des tatouages géométriques sur les avant-bras, me regarda avec un ennui profond.
— Ce sera ?
— Un espresso allongé, pur arabica, torréfaction sombre. Eau filtrée à exactement soixante-quinze degrés Celsius. Pas de sucre. Surtout pas de lait. Dans un gobelet opaque.
Le barista leva les yeux au ciel, un soupir s'échappant de ses lèvres cachées par sa moustache cirée.
— Un jus de cendres pour le monsieur en costume. Ça marche.
Il se tourna vers sa machine à espresso. Je consultai ma montre – une Patek Philippe vintage, le seul héritage de mon grand-père qui ne soit pas une dette – et calculai que j'entrerais dans le hall de Velvet Corp à 7h02 précises.
C'est à cet instant précis que l'anomalie se produisit.
La clochette de la porte d'entrée ne tinta pas ; elle hurla. La porte fut ouverte à la volée, heurtant le mur avec un fracas qui fit sursauter la moitié de la clientèle.
Et l'Apocalypse Chromatique fit son entrée.
D'abord, le son. Une musique étouffée mais frénétique, des basses synthétiques et des voix féminines suraiguës s'échappaient d'un casque audio XXL rose métallisé vissé sur les oreilles de l'intruse.
Ensuite, le mode de déplacement. Elle ne marchait pas. Elle roulait.
La femme venait de débouler dans le coffee shop sur des patins à roulettes vintage, des quads blancs ornés de roues d'un rose fluo si agressif qu'il aurait dû être classé comme arme de catégorie B.
Elle freina en dérapage contrôlé, manquant de percuter un étudiant en design qui pleura presque sur son Mac, et pivota vers le comptoir pour se retrouver exactement à côté de moi.
Je clignai des yeux, persuadé l'espace d'une seconde que le manque de caféine me provoquait des hallucinations.
Elle était une agression visuelle. Un attentat contre le bon goût. Elle portait une énorme doudoune dorée ouverte sur une salopette en jean délavé… Sous la salopette, un t-shirt rayé noir et blanc. Son nez et ses joues étaient rougis par le froid mordant, mais elle l'ignorait royalement.
Ses cheveux, une cascade de boucles brunes indomptables, étaient rassemblés en un chignon chaotique au sommet de sa tête, maintenu en équilibre précaire par… un pinceau. Un véritable pinceau en poils de martre planté en travers de son crâne.
Elle baissa son casque autour de son cou, libérant un flot ininterrompu de K-Pop dans l'air saturé d'odeur de grains torréfiés.
— Salut Greg ! lança-t-elle au barista, visiblement une habituée de ce lieu de perdition. J'suis grave à la bourre, il me faut ma dose !
— La routine, Mila ? soupira le barista, dont l'ennui sembla miraculeusement s'évaporer face à cette tornade.
— Yep ! Un Latte Licorne Frappé. Supplément lait d'avoine, double dose de sirop de framboise, un max de crème fouettée et… oh, dis-moi que tu as encore les paillettes comestibles en forme d'étoile ?
— Pour toi, j'ai gardé le fond du pot.
Un frisson d'horreur pure remonta le long de ma colonne vertébrale. Un Latte Frappé. Rempli de glace pilée. Alors qu'il faisait moins cinq degrés dehors. Cette femme était une aberration thermique. Je fis un demi-pas sur le côté, craignant qu'un contact, même minime, avec cette personne ne contamine mon aura de professionnalisme.
Elle se tourna vers moi, remarquant visiblement ma présence pour la première fois. Ses grands yeux noisette pétillèrent d'un amusement insolent. Elle dévisagea mon costume, ma cravate, ma posture rigide.
— Wow, dit-elle. Vous allez à un enterrement ou c'est juste une journée normale pour le PDG de la Dépression Inc. ?
Je la fixai. Mon seuil de tolérance pour la fantaisie et les interactions sociales non sollicitées à 6h55 du matin était de zéro.
— Je vais travailler, Mademoiselle. Dans un monde où les adultes s'habillent avec dignité et se déplacent avec leurs propres pieds.
Elle eut un petit rire en cascade, absolument pas vexée.
— Vous avez raison, l'Agent Smith. Marcher, c'est tellement plus digne. Ça vous laisse le temps de réfléchir à toutes les choses grises et tristes que vous allez faire aujourd'hui.
Je pinçai les lèvres, préparant une réplique assassine sur son accoutrement de clown de chantier, mais le barista coupa court à notre échange.
Il claqua deux grands gobelets en carton opaque sur le comptoir, recouverts de couvercles en plastique identiques. Le Daily Grind était célèbre pour refuser d'imprimer son logo ou d'écrire les noms sur les gobelets (« Le capitalisme aliène l'identité », selon leur charte affichée au mur). Il n'y avait qu'un vague « L » gribouillé au feutre noir sur l'un, et un « M » sur l'autre.
— Lucas. Mila. C'est prêt, grogna-t-il.
J'attrapai immédiatement le gobelet avec le « L ». Le carton épais à double paroi isolait totalement la température du liquide. Parfait.
Je jetai un billet de dix dollars sur le comptoir (je ne prenais jamais le temps d'attendre la monnaie) et tournai les talons sans accorder un regard de plus à la fille en salopette. J'avais un empire cosmétique en ruine à liquider.
Je sortis dans l'air glacial de la rue, marchant à grandes enjambées vers la tour de Velvet Corp en évitant les flaques de neige fondue et de gadoue grise laissées par la dernière tempête. J'inspirai profondément, préparant mon esprit à la symphonie des chiffres, des actifs et des passifs.
Je soulevai le gobelet à mes lèvres.
Je pris une longue gorgée, anticipant l'amertume salvatrice de l'arabica torréfié.
Le liquide frappa mon palais.
Mon cerveau connut un bug système complet. Erreur 404. Logique non trouvée.
Ce n'était pas chaud. C'était glacé.
Ce n'était pas amer. C'était sucré. D'une douceur agressive, chimique, écœurante. Le goût de la framboise artificielle explosa sur mes papilles, suivi d'une texture grasse et crémeuse qui tapissa ma gorge.
Je recrachai tout instantanément sur le trottoir.
— Kof ! Kof ! Grand Dieu, quelle est cette abomination ?!
Je regardai le gobelet. Du liquide rose bonbon dégoulinait sur le carton blanc. Il y avait des grumeaux de chantilly. Et… une minuscule étoile brillante collée sur le bord du plastique.
Une paillette.



