Couverture du roman Clause de non-concurrence

Love Protocol · Tome 03 · Grumpy x Sunshine · Forced Proximity

Clause de non-concurrence

Lucas Darrow, avocat liquidateur en costume sur mesure, débarque chez Velvet Corp pour démanteler l'empire de Julian Vance en vingt-huit jours — avant de filer à Londres. Un latte licorne aux paillettes échangé par erreur au Daily Grind plus tard, il se retrouve enfermé douze heures par jour avec Mila : patins à roulettes rose fluo, pinceau planté dans le chignon, et la mission inverse de la sienne. Le final piquant de la saga Love Protocol.

« Vous allez à un enterrement ou c'est juste une journée normale pour le PDG de la Dépression Inc. ? »
Premier chapitre en intégralité ci-dessous — gratuit

En quelques mots

Ce qui vous attend

Le trope

Grumpy x Sunshine · Forced Proximity

La saga

Love ProtocolTome 03

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Chapitre 1

Actif du jour : Noir "Dépression Liquide"

Lucas

Il existe des règles immuables qui régissent l'univers. La Terre tourne autour du Soleil. Les bilans comptables de fin d'année sont toujours truqués. Et mon café du matin doit être d'une perfection absolue, sous peine de déclencher chez moi une humeur qui ferait passer Dark Vador pour un animateur de centre aéré.

Il était 6h50. New York s'éveillait sous un ciel gris béton, balayée par le vent glacial de janvier. L'air était saturé de gaz d'échappement et de l'angoisse collective de millions de citadins qui réalisaient que leurs bonnes résolutions du Nouvel An avaient déjà expiré. J'adorais cette ville, principalement parce que j'allais la quitter dans vingt-huit jours pour rejoindre les bureaux londoniens de mon cabinet, Darrow & Hastings.

Encore un dernier mandat de liquidation judiciaire, et je pourrais dire adieu à cette métropole bruyante pour le flegme britannique.

Mais avant de vider les quarante étages de la tour Velvet Corp – l'ancien empire cosmétique fraîchement tombé en disgrâce suite aux malversations de son PDG, Julian Vance – j'avais besoin de carburant.

Je poussai la porte du Daily Grind. C'était un coffee shop indépendant à deux rues de la tour Velvet, réputé pour son café équitable et ses baristas qui vous jugeaient silencieusement si votre bonnet en laine n'était pas tricoté à la main en fil d'alpaga équitable pour affronter le blizzard.

Je m'avançai vers le comptoir. Je portais un costume sur mesure gris anthracite en laine froide, coupé par un tailleur de Savile Row, une chemise blanche immaculée et une cravate en soie noire. Dans ce repaire de hipsters et d'artistes fauchés, je détonnais autant qu'un requin blanc dans un aquarium pour poissons rouges.

Le barista, un type avec une barbe de bûcheron et des tatouages géométriques sur les avant-bras, me regarda avec un ennui profond.

— Ce sera ?

— Un espresso allongé, pur arabica, torréfaction sombre. Eau filtrée à exactement soixante-quinze degrés Celsius. Pas de sucre. Surtout pas de lait. Dans un gobelet opaque.

Le barista leva les yeux au ciel, un soupir s'échappant de ses lèvres cachées par sa moustache cirée.

— Un jus de cendres pour le monsieur en costume. Ça marche.

Il se tourna vers sa machine à espresso. Je consultai ma montre – une Patek Philippe vintage, le seul héritage de mon grand-père qui ne soit pas une dette – et calculai que j'entrerais dans le hall de Velvet Corp à 7h02 précises.

C'est à cet instant précis que l'anomalie se produisit.

La clochette de la porte d'entrée ne tinta pas ; elle hurla. La porte fut ouverte à la volée, heurtant le mur avec un fracas qui fit sursauter la moitié de la clientèle.

Et l'Apocalypse Chromatique fit son entrée.

D'abord, le son. Une musique étouffée mais frénétique, des basses synthétiques et des voix féminines suraiguës s'échappaient d'un casque audio XXL rose métallisé vissé sur les oreilles de l'intruse.

Ensuite, le mode de déplacement. Elle ne marchait pas. Elle roulait.

La femme venait de débouler dans le coffee shop sur des patins à roulettes vintage, des quads blancs ornés de roues d'un rose fluo si agressif qu'il aurait dû être classé comme arme de catégorie B.

Elle freina en dérapage contrôlé, manquant de percuter un étudiant en design qui pleura presque sur son Mac, et pivota vers le comptoir pour se retrouver exactement à côté de moi.

Je clignai des yeux, persuadé l'espace d'une seconde que le manque de caféine me provoquait des hallucinations.

Elle était une agression visuelle. Un attentat contre le bon goût. Elle portait une énorme doudoune dorée ouverte sur une salopette en jean délavé… Sous la salopette, un t-shirt rayé noir et blanc. Son nez et ses joues étaient rougis par le froid mordant, mais elle l'ignorait royalement.

Ses cheveux, une cascade de boucles brunes indomptables, étaient rassemblés en un chignon chaotique au sommet de sa tête, maintenu en équilibre précaire par… un pinceau. Un véritable pinceau en poils de martre planté en travers de son crâne.

Elle baissa son casque autour de son cou, libérant un flot ininterrompu de K-Pop dans l'air saturé d'odeur de grains torréfiés.

— Salut Greg ! lança-t-elle au barista, visiblement une habituée de ce lieu de perdition. J'suis grave à la bourre, il me faut ma dose !

— La routine, Mila ? soupira le barista, dont l'ennui sembla miraculeusement s'évaporer face à cette tornade.

— Yep ! Un Latte Licorne Frappé. Supplément lait d'avoine, double dose de sirop de framboise, un max de crème fouettée et… oh, dis-moi que tu as encore les paillettes comestibles en forme d'étoile ?

— Pour toi, j'ai gardé le fond du pot.

Un frisson d'horreur pure remonta le long de ma colonne vertébrale. Un Latte Frappé. Rempli de glace pilée. Alors qu'il faisait moins cinq degrés dehors. Cette femme était une aberration thermique. Je fis un demi-pas sur le côté, craignant qu'un contact, même minime, avec cette personne ne contamine mon aura de professionnalisme.

Elle se tourna vers moi, remarquant visiblement ma présence pour la première fois. Ses grands yeux noisette pétillèrent d'un amusement insolent. Elle dévisagea mon costume, ma cravate, ma posture rigide.

— Wow, dit-elle. Vous allez à un enterrement ou c'est juste une journée normale pour le PDG de la Dépression Inc. ?

Je la fixai. Mon seuil de tolérance pour la fantaisie et les interactions sociales non sollicitées à 6h55 du matin était de zéro.

— Je vais travailler, Mademoiselle. Dans un monde où les adultes s'habillent avec dignité et se déplacent avec leurs propres pieds.

Elle eut un petit rire en cascade, absolument pas vexée.

— Vous avez raison, l'Agent Smith. Marcher, c'est tellement plus digne. Ça vous laisse le temps de réfléchir à toutes les choses grises et tristes que vous allez faire aujourd'hui.

Je pinçai les lèvres, préparant une réplique assassine sur son accoutrement de clown de chantier, mais le barista coupa court à notre échange.

Il claqua deux grands gobelets en carton opaque sur le comptoir, recouverts de couvercles en plastique identiques. Le Daily Grind était célèbre pour refuser d'imprimer son logo ou d'écrire les noms sur les gobelets (« Le capitalisme aliène l'identité », selon leur charte affichée au mur). Il n'y avait qu'un vague « L » gribouillé au feutre noir sur l'un, et un « M » sur l'autre.

— Lucas. Mila. C'est prêt, grogna-t-il.

J'attrapai immédiatement le gobelet avec le « L ». Le carton épais à double paroi isolait totalement la température du liquide. Parfait.

Je jetai un billet de dix dollars sur le comptoir (je ne prenais jamais le temps d'attendre la monnaie) et tournai les talons sans accorder un regard de plus à la fille en salopette. J'avais un empire cosmétique en ruine à liquider.

Je sortis dans l'air glacial de la rue, marchant à grandes enjambées vers la tour de Velvet Corp en évitant les flaques de neige fondue et de gadoue grise laissées par la dernière tempête. J'inspirai profondément, préparant mon esprit à la symphonie des chiffres, des actifs et des passifs.

Je soulevai le gobelet à mes lèvres.

Je pris une longue gorgée, anticipant l'amertume salvatrice de l'arabica torréfié.

Le liquide frappa mon palais.

Mon cerveau connut un bug système complet. Erreur 404. Logique non trouvée.

Ce n'était pas chaud. C'était glacé.

Ce n'était pas amer. C'était sucré. D'une douceur agressive, chimique, écœurante. Le goût de la framboise artificielle explosa sur mes papilles, suivi d'une texture grasse et crémeuse qui tapissa ma gorge.

Je recrachai tout instantanément sur le trottoir.

— Kof ! Kof ! Grand Dieu, quelle est cette abomination ?!

Je regardai le gobelet. Du liquide rose bonbon dégoulinait sur le carton blanc. Il y avait des grumeaux de chantilly. Et… une minuscule étoile brillante collée sur le bord du plastique.

Une paillette.

Derrière moi, à environ dix mètres, un bruit de succion suivi d'un cri d'étranglement déchira l'air matinal.

Je me retournai, m'essuyant la bouche avec un mouchoir en tissu tiré de ma poche.

La fille en rollers, Mila, se tenait au milieu du trottoir, la langue pendante, crachant comme un chat qui viendrait d'avaler une boule de poils empoisonnée.

— Pouah ! C'est quoi cette boue ?! C'est du goudron ?! s'époumona-t-elle en regardant son gobelet avec l'horreur qu'on réserverait à une fiole de cyanure.

La réalisation me frappa avec la force d'un camion-benne.

Le barista avait inversé les gobelets. Le « L » n'était pas pour Lucas. C'était pour Latte. Le « M » n'était pas pour Mila. C'était pour Macchiato ou Dieu sait quel terme hipster pour « café noir dégueulasse ».

Je réduisis la distance qui nous séparait en quelques enjambées martiales, mon gobelet rose à la main.

— Vous avez mon café, sifflai-je, ma voix tremblant de fureur froide.

Elle leva des yeux larmoyants vers moi, son chignon-pinceau vacillant dangereusement.

— Et vous avez kidnappé mon Latte Licorne ! Vous vous rendez compte de ce que vous venez de me faire avaler ? C'est de la dépression liquide ! Ce truc a le goût des impôts et de la solitude !

— Et vous m'avez fait ingérer l'équivalent d'un poney diabétique liquéfié ! m'emportai-je, ignorant les passants qui commençaient à nous dévisager. J'ai des paillettes sur les lèvres ! Je suis un liquidateur judiciaire, je ne brille pas à sept heures du matin !

Mila me regarda, puis regarda mon visage. Un sourire mauvais étira ses lèvres peintes en rouge. Elle pointa un doigt vers ma bouche.

— En fait… si. Vous avez une jolie petite étoile rose accrochée juste là, au coin de la lèvre supérieure. Ça adoucit considérablement votre air de tueur à gages constipé.

Je frottai ma lèvre avec une violence inouïe. La paillette resta accrochée. Ces choses étaient conçues par le diable en personne.

J'écrasai le gobelet rose dans la poubelle la plus proche, faisant le deuil de mon rituel matinal. Mon humeur, déjà précaire, venait de sombrer dans les abysses de la misanthropie.

— Gardez cette eau croupie, crachai-je en désignant mon ex-café noir qu'elle tenait encore à bout de bras. Considérez ça comme une initiation à la vie adulte. Bonne journée, Mademoiselle. Et si les dieux de l'urbanisme ont la moindre clémence, j'espère ne plus jamais croiser votre route ni vos ridicules patins.

Je tournai les talons et repris ma marche, le dos droit, ajustant le pan de ma veste. J'avais perdu dix minutes. C'était inacceptable.

J'entendis le bruit caractéristique de ses roulettes sur le bitume derrière moi.

— Hé ! La rue est à tout le monde, le glaçon ! cria-t-elle dans mon dos.

Je l'ignorai. Je continuai à marcher le long de la 5ème Avenue, tournant à l'angle de la 54ème rue pour me diriger vers la gigantesque tour d'acier et de verre qui dominait le quartier. Le siège de feu Velvet Corp. Mon champ de bataille.

Les roulettes continuaient de me suivre. Screeeech. Clac. Screeeech.

Le son se rapprochait.

Je m'arrêtai brusquement devant l'immense parvis de la tour. Les portes rotatives en verre dépoli m'attendaient.

Mila s'arrêta à ma hauteur, freinant avec la butée de son patin, le souffle un peu court.

Je la foudroyai du regard.

— M'avez-vous suivi pour me harceler, ou est-ce que votre cerveau imbibé de sucre vous a fait perdre tout sens de l'orientation ?

Elle fronça les sourcils, jetant le gobelet de café noir dans une poubelle avec dégoût.

— Vous suivre ? Pour quoi faire ? Vous n'êtes pas exactement mon type de promenade matinale. Je viens bosser, figurez-vous.

Elle me dépassa et s'engagea sur le parvis. Je restai figé une seconde, analysant l'information. Travailler ? Ici ? La tour était vidée de tous ses occupants depuis le scandale. Personne ne travaillait ici à part… moi.

Je la rattrapai juste devant les ascenseurs du hall désert. Les vigiles à l'accueil l'avaient laissée passer avec un simple hochement de tête, ce qui était une aberration sécuritaire majeure.

J'appuyai sur le bouton d'appel. Elle s'arrêta à côté de moi, soufflant sur sa frange. L'odeur de la clémentine et de la térébenthine agressa mes narines, achevant de gâcher mon oxygène.

Le silence s'installa, lourd et poisseux, le temps que la cabine descende du quarantième étage.

— C'est une tour de quarante-cinq étages, dis-je sans la regarder, fixant les chiffres lumineux au-dessus des portes. J'ose espérer que la providence va vous faire descendre au service courrier du sous-sol.

— J'adore le sous-sol, répliqua-t-elle joyeusement. Mais non. Je vais tout en haut. L'open-space de direction.

Mon estomac se contracta.

L'open-space de direction. Le quarantième. Ma zone de liquidation.

Les portes s'ouvrirent. Je m'avançai dans la vaste cabine tapissée de miroirs et d'acajou. Elle roula à l'intérieur à ma suite, s'appuyant contre la barre métallique au fond avec la grâce décontractée d'une personne qui ne respecte absolument rien ni personne.

J'appuyai sur le bouton « 40 ».

— Tiens, fit-elle avec un sourire radieux. Moi aussi. On dirait que les dieux de l'urbanisme n'ont aucune clémence pour vous aujourd'hui.

Je m'enfermai dans un mutisme total pendant l'ascension. Je fixai mon propre reflet dans le miroir des portes. J'avais l'air d'un croque-mort. Et juste derrière moi, le reflet de cette aberration bariolée donnait à la scène des airs de collage surréaliste.

Le « Ding » de l'ascenseur sonna enfin la fin de mon calvaire. Les portes s'ouvrirent sur le plateau du quarantième étage.

Je m'avançai, posant le pied sur la moquette grise, et pris une profonde inspiration.

— Vous êtes au mauvais endroit, Mademoiselle, déclarai-je, retrouvant mon terrain. Cet étage est sous scellés. Il est la propriété temporaire de mon cabinet, Darrow & Hastings, en attendant sa liquidation complète. Sortez.

Mila patina hors de la cabine, ignorant mon ordre avec une aisance déconcertante. Elle avança jusqu'au milieu de l'immense open-space abandonné.

Des bureaux en verre dépoli gisaient dans la pénombre. Des câbles informatiques pendaient des faux plafonds comme des lianes mortes. Une sculpture hideuse d'aigle chromé trônait dans le hall de réception, flanquée d'un sapin de Noël synthétique à moitié démonté et d'une banderole « Happy New Year » qui pendait tristement par une seule punaise.

L'endroit sentait la panique évaporée de la fin d'année et la déroute financière. J'adorais cet endroit.

Mila tourna sur elle-même, embrassant du regard les quatre mille mètres carrés de grisaille.

— C'est… déprimant, décréta-t-elle en faisant la moue. On dirait l'intérieur de l'âme d'un expert-comptable un jour de pluie. Mais il y a du potentiel. Une belle lumière naturelle. Si on casse les cloisons et qu'on repeint ces murs sinistres en ocre ou en vert sauge…

— On ne repeint rien du tout, tonnai-je en marchant vers elle, utilisant ma taille (un mètre quatre-vingt-dix) pour projeter l'ombre la plus intimidante possible. Je suis chargé de vider ce plateau, de vendre ces actifs pathétiques et de rendre une coquille vide à Arthur Stirling, le nouveau propriétaire.

Elle se retourna, plantant ses mains sur les hanches (ou plutôt, sur les poches ventrues de sa salopette).

— Eh bien, il va falloir prévenir Arthur Stirling que la coquille ne restera pas vide très longtemps. Je suis Mila Flores, Directrice Artistique de Stirling Cosmetics. Arthur m'a donné quatre semaines pour transformer ce cimetière en Pôle Innovation. Ma nouvelle équipe s'installe le mois prochain. Je commence les repérages aujourd'hui.

L'univers venait de s'effondrer.

Arthur Stirling, le PDG maniaque du contrôle (et l'homme qui m'avait engagé pour une somme à six chiffres), m'avait garanti l'exclusivité du plateau pour opérer ma liquidation en toute sécurité.

Je dégainai mon téléphone avec la rapidité d'un cow-boy au saloon.

— Je vais régler cette idiotie dans la minute. Vous allez voir ce qu'il en coûte de défier une procédure de liquidation fédérale, Mademoiselle Flores.

— Oh, s'il vous plaît, appelez Arthur ! gloussa-t-elle, nullement impressionnée. Dites bonjour à Zoé de ma part s'il est avec sa fiancée !

Je composai le numéro d'Arthur d'un doigt vengeur. La ligne sonna deux fois.

— Lucas, décrocha la voix sèche d'Arthur Stirling. J'espère que vous m'appelez pour me dire que le coffre-fort de Julian a été vidé. J'ai une réunion du conseil d'administration dans cinq minutes et Zoé vient de menacer d'annuler notre mariage si je ne l'aide pas à choisir entre deux nuances de blanc pour les nappes. C'est l'enfer.

— Bonjour Arthur, dis-je, ma voix aussi tranchante qu'une lame de rasoir. Je compatis pour vos nappes. En revanche, j'exige des explications immédiates sur la présence d'un cirque ambulant sur mon chantier de liquidation. Une femme sur des patins à roulettes fluo, qui prétend repeindre l'étage en « vert sauge », est actuellement en train de profaner ma scène de crime.

Un long soupir grésilla dans le haut-parleur.

— Ah. La tornade Mila est déjà là. Parfait. Écoutez, Lucas. Je sais que vous êtes le Mozart de la liquidation, le loup solitaire de l'inventaire. Mais nous avons un planning impossible. Le Pôle Innovation doit ouvrir le mois prochain, sinon nous perdons des subventions massives de l'État. Mila doit commencer les travaux préparatoires en même temps que vous.

— Arthur, c'est une hérésie logistique ! protestai-je, perdant mon sang-froid légendaire pour la deuxième fois en moins d'une demi-heure. Mon mandat nécessite un environnement stérile ! Mes hommes manipulent des transpalettes et des destructeurs de documents industriels ! Je refuse d'avoir la responsabilité pénale d'une femme habillée comme une toile de Jackson Pollock qui se ferait écraser par un bureau en acajou !

— Je vous paie soixante pour cent de plus que vos honoraires habituels pour cette affaire, Lucas. À ce prix-là, vous pouvez partager un open-space de quatre mille mètres carrés sans déclencher de guerre nucléaire. Divisez le plateau. Mettez des barrières. Mais laissez-la faire ses repérages.

— Je pars pour Londres dans un mois ! Je n'ai pas le temps de materner une…

— Débrouillez-vous. Et Lucas ?

— Quoi encore ? grognai-je, le respect de la hiérarchie m'ayant totalement quitté.

— Ne la tuez pas. Zoé m'étriperait avant la lune de miel. Bonne journée.

Clic.

Je fixai l'écran de mon téléphone, muet.

Trahi. Vendu par Arthur Stirling lui-même.

Je baissai lentement le bras, me retournant vers Mila Flores.

Elle me regardait avec un sourire rayonnant, ses yeux pétillant de malice, victorieuse. Elle avait d'ailleurs profité de mon appel pour commencer à coller des petits post-its roses sur les bureaux en verre.

— Alors ? roucoula-t-elle. Qu'a dit Big Boss ? On est colocs ?

Je rangeai mon téléphone avec la lenteur délibérée d'un bourreau qui prépare sa hache. Je m'approchai d'elle, m'arrêtant à la limite de la bienséance, plongeant mon regard dans le sien.

— Très bien, sifflai-je. Si Arthur Stirling est devenu fou, je n'ai pas d'autre choix que d'assumer cette charge. Mais écoutez-moi bien, Mila Flores. Si nous devons cohabiter dans cet espace, ce sera selon mes règles.

Je me baissai pour attraper l'outil le plus dissuasif de ma sacoche professionnelle. Ce n'était pas du ruban classique. C'était un ruban adhésif plastifié, industriel, d'un jaune vif aveuglant, barré de la mention noire répétée à l'infini : ZONE DE LIQUIDATION - FRANCHISSEMENT INTERDIT.

Je me positionnai au centre exact du plateau, entre le bloc des ascenseurs et les immenses baies vitrées. Je collai le bout du ruban sur la moquette grise, posai mon pied dessus pour le maintenir, et déroulai la bande sur toute la longueur de la pièce, marchant à reculons.

Scritchhhhh. Le bruit du scotch étiré résonna comme une sirène d'alarme.

Je créai une frontière visuelle agressive d'une trentaine de mètres, coupant littéralement le quarantième étage en deux.

Je me redressai, ajustai mes boutons de manchette et pointai un doigt accusateur vers le côté est de la pièce.

— Ceci, annonçai-je d'une voix de stentor, est le côté Est. C'est la zone morte. Ma zone. Toute personne, objet contondant, plante tropicale ou pot de peinture qui franchira cette ligne jaune finira directement dans un compacteur à ordures. Ai-je été assez clair ?

Mila fixa la ligne jaune sur le sol. Elle ne semblait ni intimidée ni en colère. Elle avait l'air… amusée. Comme si j'étais un enfant capricieux qui venait de construire un fort en coussins.

Elle patina doucement vers la ligne.

Elle s'arrêta à cinq petits centimètres de la frontière adhésive.

Elle me regarda droit dans les yeux.

Puis, lentement, délibérément, avec le sourire le plus insolent de tout le continent nord-américain, elle leva son patin droit… et le posa exactement un centimètre par-dessus ma ligne jaune. De mon côté.

— Oups, dit-elle d'une petite voix faussement candide. J'ai débordé. J'espère que votre compacteur n'est pas trop froid.

Je sentis un tic nerveux s'activer sous mon œil gauche. C'était un signe de détresse psychologique que je n'avais pas connu depuis l'examen final du barreau.

— Je ne rigole pas, Mademoiselle Flores. Retirez votre équipement de cirque de mon territoire.

— Ou quoi, le glaçon ? Vous allez me faire un procès pour violation de scotch ? Je suis une artiste. Mon processus créatif ne connaît pas de frontières.

— Moi non plus. Et mon processus implique de réduire en poussière tout ce qui entrave la bonne marche d'une liquidation.

— C'est une déclaration de guerre ? demanda-t-elle, ses yeux noisette s'allumant d'une étincelle dangereuse.

— C'est une certitude, rectifiai-je.

Elle recula son patin d'un glissement théâtral, se remettant de son côté de la ligne. Elle croisa les bras, faisant ressortir une tache de peinture fluo sur son flanc.

— D'accord, Monsieur le Fossoyeur. Jouons. Mais je vous préviens : je vais mettre tellement de vie, de bruit et de couleurs dans cet étage que vos petites rétines de comptable maniaque vont saigner des arcs-en-ciel.

— Et moi, répliquai-je en vérifiant l'heure sur ma montre, l'air aussi indifférent que possible, je m'assurerai que l'expérience soit si professionnellement hostile que vous retournerez pleurer dans le rayon loisirs créatifs de Cultura d'ici vendredi.

Elle rit. Ce rire de gorge, franc et sans gêne, qui me donnait des envies de meurtre. Elle tourna les talons (ou plutôt, les roues), remit son casque audio XXL sur ses oreilles, et, patinant vers les bureaux abandonnés au rythme de sa K-pop inaudible, se mit à chanter à tue-tête.

Je restai planté là, seul de mon côté de la ligne jaune.

Je touchai ma lèvre supérieure du bout des doigts. Il y avait encore cette ridicule paillette accrochée à ma peau.

Le silence était définitivement mort. L'ordre était mort.

Mon nom est Lucas Darrow, je suis un liquidateur impitoyable, expert en faillites et en ruines.

Mais face à la Tornade en salopette, alors que les basses de sa musique faisaient déjà trembler mes certitudes, je venais de comprendre avec effroi que la liquidation la plus difficile de ma carrière ne serait pas celle de Velvet Corp.

Ce serait celle de ma propre santé mentale.

Fin du chapitre 1

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Avis vérifiés Amazon

Ce qu'en disent les lectrices

« Mila et son latte licorne ont volé mon cœur. Le grumpy x sunshine version corporate, c'est exactement ça. Final de saga magistral. »
Inès R.Amazon
« Lucas Darrow en costume sur mesure VS patins à roulettes rose fluo : tout est dit. J'ai aimé chaque page. »
Anaïs T.Amazon

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Zoé Miller

Junior graphic designer chez Stirling Cosmetics — reine du Reply All catastrophique et des cheveux Pink Sorbet #452

« C'est une erreur d'interface utilisateur ! C'est du mauvais design ! On devrait faire un procès à Outlook ! »

Arthur Stirling

CFO de Stirling Cosmetics — costume trois-pièces, regard bleu acier, jamais une mèche qui dépasse

« Miller. Dans mon bureau. Immédiatement. »

Samia Lemercier

VP Communication chez Stirling le lundi, lectrice de romances aux Magnolias le samedi — double vie, double identité

« Disons que le samedi, je suis incognito. Pas de boulot, pas de titre, pas de LinkedIn. C'est ma règle. »

Mila

Patins à roulettes rose fluo, pinceau dans le chignon, latte licorne aux paillettes comestibles — l'anti-thèse du costume Savile Row

« Marcher, c'est tellement plus digne. Ça vous laisse le temps de réfléchir à toutes les choses grises et tristes que vous allez faire aujourd'hui. »

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